| Kommentar | Un de mes textes préférés, parmi tant d'autres :
Montaigne, Essais (1580-1595), Livre I, chapitre XX « Que philosopher, c’est apprendre à mourir »
Ils vont, ils viennent, ils trottent, ils dansent, de mort nulles nouvelles. Tout cela est beau : mais aussi quand elle arrive, ou à eux ou à leurs femme s, enfants et amis, les surprenant en dessoude (1) et à découvert, quels tourments, quels cris, quelle rage et quel désespoir les accable ? Vîtes-vous jamais rien si rabaissé, si changé, si confus ? Il y faut pourvoir de meilleure heure : Et cette nonchalance bestiale, quand elle pourrait loger en la tête d'un homme d'entendement (ce que je trouve entièrement impossible) nous vend trop cher ses denrées. Si c'était ennemi qui se pût éviter, je conseillerais d'emprunter les armes de la couardise : mais puisqu'il ne se peut; puisqu'il vous attrape fuyant et poltron aussi bien qu'honnête homme
Nempe et fugacem persequitur virum, Nec parcit imbellis juventæ Poplitibus, timidoque tergo. (2)
et que nulle trempe de cuirasse vous couvre
Ille licet ferro cautus se condat in ære, Mors tamen inclusum protrahet inde caput. (3)
apprenons à le soutenir de pied ferme, et à le combattre : Et pour commencer à lui ôter son plus grand avantage contre nous, prenons voie toute contraire à la commune. Ôtons-lui l'étrangeté, pratiquons-le, accoutumons-le, n'ayons rien si souvent en la tête que la mort : à tous instants représentons-la à notre imagination et en tous visages. Au broncher d'un cheval, à la chute d'une tuile, à la moindre piqûre d'épingle, remâchons soudain : « Et bien quand ce serait la mort même ? » et là-dessus, raidissons-nous, et efforçons-nous. Parmi les fêtes et la joie, ayons toujours ce refrain de la souvenance de notre condition, et ne nous laissons pas si fort emporter au plaisir, que parfois il ne nous repasse en la mémoire, en combien de sortes cette nôtre allégresse est en butte à la mort, et de combien de princes elle la menace. Ainsi faisaient les Egyptiens, qui au milieu de leurs festins et parmi leur meilleure chère, faisaient apporter l'anatomie sèche (4) d'un homme, pour servir d'avertissement aux conviés.
Omnem crede diem tibi diluxisse supremum, Grata superveniet, quæ non sperabitur hora. (5)
Il est incertain où la mort nous attende, attendons-la partout. La préméditation de la mort, est préméditation de la liberté. Qui a appris à mourir, il a désappris à servir. Il n'y a rien de mal en la vie, pour celui qui a bien compris, que la privation de la vie n'est pas mal. Le savoir mourir nous affranchit de toute sujétion et contrainte. ---- 1 : à l’improviste 2 : « La mort poursuit le guerrier dans sa fuite et n'épargne pas les jarrets et le dos craintif de la jeunesse vulnérable. » Horace, Odes, III, 2 3 : « Il a beau se cacher prudemment sous le fer et l'airain : la mort cependant lui fera sortir sa tête si bien protégée. » Properce, III, 18 4 : le squelette 5 : « Persuade-toi que le jour qui s’est mis à luire est ton dernier jour : l’heure qui viendra de surcroît, sans être espérée de toi, te sera précieuse. » Horace, Epîtres.
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